— Dessein.org

Kindle / iPad analyse croisée – part 1/2

Il y a quelques semaines, le Financial Times décernait le titre de PDG de l’année à Steve Jobs, en grande partie pour l’iPad, et Amazon annonçait que le Kindle 3 devenait  sa meilleure vente de tous les temps.

2010 est donc le sacre de la “tablette”, plus de 30 ans après les premiers prototypes du genre et après les nombreux échecs commerciaux (notamment de Microsoft) sur ce type de produit.

Aucune des deux compagnies ne communique les chiffres des ventes; Bloomberg estime que 8 millions de Kindle auront été vendus en 2010, contre 2,4 millions l’année précédente, pour l’iPad, les estimations sont autour de 10 millions pour 2010. Apple aurait par ailleurs commandé 60 millions d’écrans pour 2011, cela donne une idée de leurs espoirs pour le produit.

Les deux objets sont des tablettes d’un usage mobile et connectées au net. Et pourtant, difficile d’imaginer plus différents. L’iPad a un écran LCD, rétro-éclairé, couleur, une autonomie de quelques jours, il est totalement multimédia (musique, jeux, vidéo etc…). Le Kindle a un écran noir et blanc, non éclairé, une définition élevée et ne fait que de la lecture.

Cette différence s’explique par les contextes dans lesquels ils ont été pensés, ceux de deux entreprises aux parcours, aux expériences et donc aux objectifs très différents.
C’est l’occasion de voir comment le contexte à un impact direct sur la conception produit !

L’article sera en deux parties, iPad puis Kindle.

L’iPad

Le contexte

Lancée en 1976, l’entreprise révolutionne rapidement le secteur de l’informatique, notamment avec les interfaces graphiques. Après un passage à vide d’une dizaine d’année et le retour de maître Steve Jobs à la tête de la boîte en 1997, Apple revient sur le devant de la scène avec l’iMac, et révolutionne le monde de la musique avec le trio iPod/iTunes/iTunes Store.

C’était en 2001, et c’est toujours bon de revoir un Keynote d’époque:

Steve a maintenant 20Kg de moins, la typo utilisée pour les présentations est plus classe, à par ça, les choses n’ont pas vraiment changées. Il porte le même pull noir et étale le même savoir-faire d’ultra présentateur/vendeur.

Une approche écosystémique

Comme pour le Mac en son temps (MacOS + ordinateur), Apple propose pour la musique un ensemble de produits et services. L’iPod sert à la lecture mobile, iTunes à la lecture fixe et à la gestion des appareils mobiles, le Store à la vente. Le trio simplifie l’usage de la musique numérique (donc du mp3 et de leur création à partir de CD), la rendant accessible à une toute nouvelle partie de la population.

Ils ne proposent pas un système, mais un écosystème, l’ensemble marche bien, mais marche ensemble. C’est un avantage (une vente iPod représente probablement des ventes de l’iTunes Store, voir des ventes de Mac, et inversement), chaque produit renforçant l’autre. C’est aussi une limite, car l’accès à l’iTunes Store a peu d’intérêts si l’on ne fait pas partie du “monde” Mac, l’iPod s’utilise forcément avec iTunes etc…

L’iPod évolue rapidement, et Apple gagne en compétence sur l’informatique mobile.

En 2007, l’iPhone sort, et c’est un coup double pour Apple. L’objet leur permet à la fois de ne pas être concurrencé sur le marché du lecteur mobile mp3 par les fabricants de smartphones, et de gagner de nouvelles parts de marché dans un secteur où ils n’étaient pas présents, faisant usage de leur image de qualité dans la musique mobile et l’informatique.

De l’iPod à l’iPhone / iPod Touch

L’objet semble être le croisement d’un téléphone et d’un iPod, il est en réalité une plateforme informatique mobile; Un Mac ultraportable. Les fonctions téléphone et iPod servent de base à la stratégie marketing, mais les enjeux pour Apple sont dans les applications et le web.

L’iPod était un objet à la puissance limitée, qui était destiné à un usage quasi unique (Il avait bien un carnet d’adresse et quelques jeux, mais rien de bien sérieux). Le produit était pensé et efficace pour une chose, la musique. La wheel permet de circuler rapidement dans une liste même longue, il y a quatre boutons à usages dédiés, un bouton de validation, le software est verrouillé.

Avec le développement des technologies mobiles, la puissance des processeurs devient suffisante pour imaginer une plateforme plus ouverte, capable de faire tourner différent types d’applications. Un petit ordinateur donc. C’est la révolution que propose l’iPhone. Plus que la fusion entre un téléphone et un iPod, l’iPhone est pour Apple le début de l’informatique mobile.

Cela a un impact direct sur la conception de l’objet. Ils sacrifient la simplicité de la roue de l’iPod pour une solution d’interaction permettant des usages très larges. Ils font le choix du tactile avec une nouvelle dalle dite capacitive beaucoup plus agréable à manipuler que les traditionnelles dalles résistives. Elles apportent l’usage au doigt (sans stilet), le multipoint et une sensibilité largement supérieure.

Ils mettent également en place un système efficace de distribution d’applications, l’AppStore, et tous les éléments permettant aux développeurs de créer des applications (SDK, outils de dev).
Ils prévoient dans l’interface une place centrale pour ces même “apps”.

C’est la même stratégie qui est appliquée lors de la conception du trio musical: offrir un appareil qui remplit au mieux sa fonction, et en parallèle un système de distribution efficace. Apple assure le minimum (téléphone, musique, navigateur web), le reste sera laissé à l’imagination des développeurs et des utilisateurs (il y en a pas mal sur le sujet dans cet article de dessein.org).

Avec l’iPhone (et l’iPod touch) l’iTunes Store s’étend; Accessible directement via l’iPhone, on y vend dorénavant des films, des applications, et depuis la sortie de l’iPad des livres.

And here goes the iPhone iPad

Ça y est, nous voilà en 2010, Apple présente l’iPad.
Dans les jours qui suivent l’annonce, les gens (en tout cas moi) rigolent bien. La grande nouveauté de tonton Steve, c’est l’iPad. Outre que “pad” veut dire tampon hygiénique en anglais, l’objet ressemble à une caricature, un iPhone mutant qui aurait poussé trop près de Tchernobyl et qui serait affligé d’une taille démesurée.

Passé la bête rigolade, l’iPad est bien cela, un gros iPhone.
Apple aborde en effet l’iPad avec le même point de vue écosystémique.
Ils ont toujours l’iPod qui occupe la partie musique de leur offre, l’iPhone le mobile, le Mac l’informatique fixe.
Mais il y a un trou béants entre l’iPhone et le Mac.

L’iPhone est mobile, démarre instantanément (dans la mesure où il est tout le temps allumé, mais en veille), assure une connexion permanente au net, dispose d’une autonomie de l’ordre de deux jours. Il s’utilise n’importe ou, canapé, lit, en marchant, dans le métro etc…

Le Mac est fixe, ou transportable, il est puissant, permet de tout faire ou presque.
Il met plus d’une minute à démarrer, et son autonomie dépasse difficilement les 5 heures.
Il s’utilise presque exclusivement sur un bureau (table/chaise), les autres positions étant incommodes.

L’iPhone fait peu à peu sortir certains usages traditionnellement fixes dans la mobilité. Le téléphone est un outil de communication, et naturellement les premières fonctions à être intégrées ont été le mail et une partie de l’internet, via la navigateur ou des applications dédiées (Facebook, Twitter, etc), suivies des fonctions liées à la géolocalisation (cartographie, itinéraires, horaires de cinéma, restaurant etc…) et des jeux.
Ce sont les usages qui étaient prévisibles, évidents, liés à l’aspect “mobile” de l’appareil.

Attraction terrestre et puissance du canapé

Mais rapidement, l’usage de l’iPhone a dépassé le cadre de l’usage mobile.
Les gens naviguent avec sur internet même de chez eux, à quelques mètres seulement de leur ordinateur. Certains font même du traitement de texte, ou lisent des livres. Bien que de faible puissance par rapport à un Mac, l’iPhone est suffisamment véloce pour effectuer un très grand nombre de taches que les gens remplissent habituellement sur leur fixe.

Si la petite taille de l’appareil le rend incommode, il a l’avantage d’être utilisable depuis son canapé, depuis son lit, depuis les toilettes… Il démarre de plus instantanément et est toujours à porté de main.

En parallèle, une nouvelle catégorie de PC a fait son apparition, les Netbooks, qui adressent précisément ces besoins-là. Ordinateur au coût très faible (autour de 300€), les Netbooks sont précisément taillés pour être plus autonomes (longévité en batterie), plus mobile (petite taille, faible poids), et orientés vers les usages web et informatique simple (traitement de texte, navigateur, Facebook etc…).

Les choix et le positionnement

L’iPad est donc l’héritier direct de l’iPhone, il partage le même OS (iOS), la même base d’interaction (tactile multipoint), le même hardware (ARM), le même écosystème (AppStrore/Cocoa), il vient en concurrence frontale avec les Netbooks; Mêmes usages (web d’appoint, lecture, traitement de texte), même contexte (mobilité, appartement), même catégorie (entrée de gamme à 499$).

Le fait de doter un iPhone d’un écran plus grand suffit à en libérer les potentialités; traitement de texte, tableur, film, montage, lecture, navigation web. L’iPad est par ailleurs meilleur que les Netbooks sur les points cruciaux de l’autonomie, du poids et de la taille, sur la vitesse de démarrage, et bénéficie en plus du confort de l’écosystème Apple.

Sa taille en fait un lecteur idéal pour des livres et magazines électroniques, une bonne occasion d’ajouter une corde à l’arc de l’iTunes Store.

Bilan

Le lancement ce mois-ci de l’iPad 2 (plus fin, plus léger, plus rapide, doté de deux caméras) devrait suffire à conserver l’avantage de la firme même s’il ne présente pas d’évolution majeure.

L’iPad reste aujourd’hui sans concurrence réelle (les tablettes Androïde ne sont pas encore à la hauteur, même équipées de honeycomb, la dernière mouture du système; Windows arrive juste sur téléphone, mais pas encore sur tablette, HP et Palm travaillent également sur le sujet, la réponse de Blackberry est dans les starting blocks).

Reste que d’autres types de tablettes existent qui sont elles bien différentes !

À suivre dans la partie 2 !

 

  • Digg
  • StumbleUpon
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Yahoo! Buzz
  • Twitter
  • Google Bookmarks
  • RSS
  • LinkedIn
  • Netvibes
1 comment
  1. [...] la première partie, on a vu comment l’iPad est le fruit de l’évolution [...]

Submit comment